Alain-Claude Bilie-By-Nze.
Il serait tentant, pour le pouvoir de la Vème République, de balayer l’intervention d’Alain-Claude Bilie-By-Nze sur Global Africa Télésud comme un simple règlement de comptes d’un ancien Premier ministre en quête de revanche. Ce serait une erreur politique majeure. Car ce qui s’est exprimé le 3 février 2025 n’est pas une humeur, encore moins une posture : c’est un signal d’alarme, brut, dérangeant, et profondément révélateur de l’état du pays.
Bilie-By-Nze ne parle pas dans le vide. Il parle dans un pays traversé par les grèves, la cherté de la vie, les coupures d’eau et d’électricité, l’angoisse de l’année blanche et la défiance généralisée envers les institutions. Ses mots ne sont pas des feuilles mortes portées par le vent de l’actualité ; ils trouvent un écho parce qu’ils rencontrent une réalité sociale vécue quotidiennement par des millions de Gabonais.
L’école, symptôme d’un État qui a perdu ses priorités
En soutenant sans détour la grève des enseignants, l’ancien chef du gouvernement ne fait pas seulement un choix politique : il pointe une rupture morale entre l’État et ses serviteurs. Lorsqu’un pays trouve les moyens d’augmenter le nombre de sénateurs, de revaloriser les indemnités des parlementaires et les soldes des généraux, mais explique aux enseignants que « ce n’est pas le moment », il ne gère pas une crise budgétaire : il affiche une hiérarchie des vies.
L’année blanche, si elle devait survenir, ne serait pas une fatalité sociale mais un échec politique. Et ce constat dépasse largement la personne de Bilie-By-Nze. Là où le discours devient explosif, c’est lorsqu’il s’attaque au cœur de la Vème République. Dire que le 30 août 2023 fut un coup d’État et une trahison n’est pas seulement une provocation sémantique. C’est une remise en cause du récit fondateur sur lequel s’est construit le pouvoir actuel.
La promesse était celle d’une rupture institutionnelle. Le résultat, selon Bilie-By-Nze, est une hyper-présidentialisation du pouvoir, où les contre-pouvoirs sont affaiblis et les institutions vidées de leur substance. La formule qu’il lance « la République des copains, coquins et consanguins » n’est pas une simple punchline. Elle résume un sentiment largement partagé : celui d’un État confisqué par des cercles restreints, où la proximité remplace la compétence et la loyauté supplante la légitimité.
Quand la peur s’installe en politique et l’économie comme bombe à retardement
L’accusation la plus grave reste peut-être celle des menaces quotidiennes. Qu’un ancien Premier ministre affirme être intimidé par la présidence elle-même en dit long sur le climat politique actuel. Un pouvoir sûr de lui ne craint pas la contradiction. Un pouvoir qui menace, en revanche, révèle ses propres fragilités. Ce climat délétère contribue à l’asphyxie du débat public et renforce la défiance citoyenne. Or, aucune transition ne peut réussir durablement contre la parole, contre la critique et contre le pluralisme.
Sur le terrain économique, Bilie-By-Nze ne se contente pas d’attaques générales. Il avance des chiffres, rappelle des trajectoires, alerte sur la dérive de la dette. Le basculement d’un excédent budgétaire vers un déficit abyssal, l’explosion du ratio dette/PIB, et le risque de contagion à la zone CEMAC constituent des signaux rouges. Ici encore, le débat ne peut être réduit à une querelle d’anciens et de nouveaux dirigeants. Il s’agit d’un enjeu de souveraineté économique.
L’heure n’est plus aux invectives, mais à la refondation collective
Que l’on partage ou non l’itinéraire politique de Bilie-By-Nze, ses propos posent une question centrale : où va le Gabon ? Et surtout, qui décide de sa trajectoire ? Le danger serait de personnaliser le débat, de transformer cette prise de parole en duel entre un homme et un régime. Le véritable enjeu est ailleurs. Les forces vives de la nation syndicats, société civile, intellectuels, partis politiques, acteurs économiques et religieux ne peuvent plus rester spectatrices.
Le pays a besoin d’un temps de vérité, d’un espace où l’on s’assoit, non pour régler des comptes, mais pour redéfinir collectivement la trajectoire nationale. Sans cela, les tensions sociales, économiques et politiques continueront de s’additionner, jusqu’au point de rupture. Bilie-By-Nze a parlé. Le pouvoir peut choisir de se boucher les oreilles. Mais l’histoire, elle, n’est jamais sourde très longtemps.
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